Entretien : Une ferme florale à Paris

La ferme flo­rale, en voulant appren­dre à faire pouss­er des graines que Sophie Jankows­ki a décou­vert l’agriculture urbaine, il y a presque dix ans.

par | 28 février 2023

Ren­con­tre avec Sophie Jankowski, fon­da­trice de “Murs à fleurs” .


C’est en voulant appren­dre à faire pouss­er des graines que Sophie Jankows­ki a décou­vert l’agriculture urbaine, il y a presque dix ans. Ce qu’elle qual­i­fie de “besoin pri­maire” est devenu petit à petit un loisir, puis une pas­sion et, aujourd’hui, son activ­ité pro­fes­sion­nelle à plein temps. Après un pre­mier essai réus­si de créa­tion de par­celle urbaine en per­ma­cul­ture, elle a fondé “Murs à fleurs” au print­emps 2020, l’une des pre­mières fer­mes flo­rales de la région parisi­enne. Son souhait : pro­pos­er des fleurs locales, de sai­son, cul­tivées naturelle­ment et ven­dues en cir­cuit court. Dès lors, son rap­port au temps a changé, ses années sont dev­enues des saisons et son rythme s’est calé sur celui de la nature.

Sophie nous racon­te la créa­tion de sa ferme flo­rale à Mon­treuil et com­ment l’approche per­ma­cole se reflète dans ses pra­tiques hor­ti­coles mais aus­si dans sa vie en général.

D’où vient ce drôle de nom, “Murs à Fleurs” ?

C’est un clin d’œil aux ter­res sur lesquelles je me suis instal­lée, les fameux “murs à pêch­es” de Mon­treuil. L’histoire com­mence au XVIIe siè­cle, lorsqu’un jar­dinier de Mon­treuil eut l’idée de met­tre à prof­it le silex, l’argile et le gypse naturels de son ter­rain pour con­stru­ire un pre­mier mur de cul­ture en palis­sade et y installer des pêch­ers. Ori­en­té sud, le mur cap­tait la chaleur du soleil la journée et la resti­tu­ait la nuit. Grâce à ce sys­tème ingénieux, le jar­dinier récol­ta bien­tôt des pêch­es énormes et savoureuses, qu’il fit livr­er anonymement à Louis XIV. Le roi de France tom­ba immé­di­ate­ment sous le charme, et les murs à pêch­es se mul­ti­plièrent !

À leur apogée, dans la sec­onde moitié du XIXe siè­cle, les palis­sades se déroulaient sur plus de trois cents kilo­mètres et cette économie locale très juteuse – c’est le cas de le dire ! – ray­on­nait dans le monde entier. 

L’arrivée du chemin de fer au début du XXe siè­cle plaça les pêch­es de Mon­treuil en con­cur­rence avec les abon­dantes récoltes du Sud de la France, qui pou­vaient désor­mais arriv­er rapi­de­ment par le train. L’économie de la pêche s’effondra peu à peu et lais­sa la place, dans les années cinquante, à une phase de cul­ture de fleurs locales. Mais, là encore, la pro­gres­sion de l’urbanisation et le développe­ment du com­merce inter­na­tion­al hor­ti­cole, mirent fin à ces exploita­tions.

Ma ferme flo­rale prend place sur la par­celle de Suzanne Dufour, la mère du dernier hor­tic­ul­teur mon­treuil­lois, qui cul­ti­vait ses fleurs ici jusqu’en 2013. En m’installant sur les murs à pêch­es, je me con­necte à qua­tre siè­cles de cul­ture et de respect de la terre : mes prédécesseurs fai­saient de la per­ma­cul­ture sans le savoir !

Comment est venue l’idée d’une ferme florale ?

En 2016, j’ai lancé “Fac­teur Graine”, un pro­jet qui con­sis­tait à installer l’une des pre­mières fer­mes urbaines en per­ma­cul­ture, sur le toit de mon entre­prise, dans le 18e arrondisse­ment, à Paris. J’ai expéri­men­té la cul­ture hors-sol, le com­post, l’association des légumes et des fleurs. C’est là que j’ai fait pouss­er mes pre­mières graines de cos­mos et de carottes sauvages ! Cette expéri­ence m’a don­né envie d’aller plus loin et je me suis inscrite dans une fil­ière de recon­ver­sion pour devenir fleuriste, tout en ayant en tête l’envie de faire pouss­er mes pro­pres fleurs de sai­son.

Quand j’ai vis­ité ce ter­rain de sept mille mètres car­rés, j’ai tout de suite perçu son poten­tiel, par rap­port aux petites sur­faces aux­quelles j’étais habituée jusque-là ! J’ai imag­iné un pro­jet qui prendrait en compte mes valeurs et mon expéri­ence en per­ma­cul­ture, et je l’ai présen­té à l’appel à pro­jets des Pariscul­teurs en 2019. Mon idée a été sélec­tion­née, et c’était par­ti !

ferme florale
Pho­to : Clara Chichin

Comment s’est passée l’installation de la ferme florale ? 

Le pre­mier coup de binette a été don­né au print­emps 2020, avec des bénév­oles venus nous aider. C’est aus­si un des intérêts de l’agriculture urbaine, cela per­met de nouer des liens avec les gens, de créer un vrai mail­lage local. Je me suis d’ailleurs ren­du compte de l’importance de trou­ver les bons parte­naires sur le ter­ri­toire. Lycée hor­ti­cole, pro­duc­teurs d’Île-de-France… : il m’a fal­lu dénich­er les bons inter­locu­teurs pour créer une fil­ière en ville !

Le chal­lenge prin­ci­pal lors de la créa­tion de la ferme a été de restau­r­er la qual­ité du sol, qui était très appau­vri et pol­lué. L’objectif, c’est de redonner des vers de terre à cette terre épuisée !

Qu’entendez-vous par fleurs “de saison” ? 

De plus en plus de con­som­ma­teurs con­nais­sent le principe des fruits et légumes “de sai­son”. On com­mence à accepter de ne pas manger de tomates en hiv­er, par exem­ple. Mais l’idée qu’il y a égale­ment des fleurs “de sai­son” est encore peu répan­due, et per­son­ne – ou presque – ne con­naît le cal­en­dri­er flo­ral ! On com­mence tout juste à enten­dre : “pas de fleurs fraîch­es pour la Saint-Valentin”. Pour­tant, regardez autour de vous : en hiv­er, les rosiers ne sont pas en fleurs !

Chez Murs à Fleurs, nous cul­tivons à ciel ouvert, sans serre chauf­fée. Nous ne pro­posons que des var­iétés adap­tées à notre région et à la sai­son. Au print­emps, nous avons des bleuets, des sca­bieuses, des dahlias, des cos­mos, des zin­nias, des gram­inées, des lupins… Cette façon de cul­tiv­er entraîne une part d’incertitude liée à la météo, qu’il faut appren­dre à accepter. 

Que faites-vous en hiver, à la ferme florale ?

J’ai fait le choix de ne pas ven­dre de fleurs fraîch­es en hiv­er, je ne pro­pose que des fleurs séchées. Cela me per­met d’être cohérente avec le cli­mat parisien et, aus­si, d’éduquer les gens. Au début, j’ai eu très peur de per­dre mes clients à cause de ce choix mais, finale­ment, ils étaient tout à fait prêts à recevoir ce mes­sage.

De plus, c’est un choix qui me cor­re­spond, per­son­nelle­ment. Dans l’éthique de la per­ma­cul­ture, on ne prend pas unique­ment soin de la terre, on prend aus­si soin de la per­son­ne. J’ai besoin d’avoir un rythme qui s’adapte aux saisons. En décem­bre dernier, ça a été un vrai plaisir que de laiss­er repos­er mon sol, d’être au chaud dans la mai­son à fleurs, de tri­er mes graines et de faire mes bou­quets secs.

ferme florale
Pho­to : Clara Chichin

Comment ces choix se répercutent-ils sur les fleurs de votre production ?

L’allure de nos fleurs est dif­férente de celles des fleurs que l’on trou­ve habituelle­ment chez les fleuristes : les couleurs sont plus naturelles, les par­fums plus sub­tils, le feuil­lage plus sauvage. Entre un dahlia qui a été traité et bot­té mécanique­ment, et un dahlia non traité, que je viens de récolter à la main, il y a une vraie dif­férence. Il faut par­fois édu­quer les clients à la percevoir comme une valeur ajoutée !

Con­traire­ment aux idées reçues, nos fleurs sont sou­vent plus résis­tantes. Elles ont été récoltées plus récem­ment et, de plus, elles se sont ren­for­cées en affrontant les change­ments ther­miques. Les fleurs “clas­siques” sont stock­ées en cham­bre froide avant livrai­son : quand on les achète, elles sont superbes, mais quelques heures après, elles font triste mine ! C’est un peu des fleurs surgelées !

Une autre dif­férence impor­tante est que je n’utilise pas de var­iétés hybridées. Je ne fais pouss­er que des var­iétés qui pour­ront se repro­duire. Je récolte mes graines chaque année et les ressème l’année d’après. Cela les ren­force et leur per­met de s’adapter aux con­traintes cli­ma­tiques.

Comment fonctionne la ferme ? 

En début d’année, j’imagine le plan de cul­ture. Je choi­sis les graines en par­tant des univers de couleurs que je souhaite avoir dans les bou­quets. En févri­er, nous met­tons en œuvre les semis sur couche chaude (on utilise du fumi­er). Cer­taines fleurs ont un temps de ges­ta­tion plus long, il faut l’anticiper. Puis, nous repiquons en pleine terre.

Mai et juin sont dédiés au désherbage. C’est éprou­vant, mais joyeux ! Nous faisons de la place pour les fleurs, tout en lais­sant quand même une part de nature sauvage, pour la bio­di­ver­sité. C’est aus­si la péri­ode des pre­mières récoltes, qui s’étend ensuite jusqu’à la fin de l’été !

En automne, j’arrête de couper les fleurs pour les laiss­er pro­duire des graines. Ensuite, nous récoltons ces graines, que nous tri­ons et met­tons sous sachet. 

En sai­son, nous nous occupons des fleurs du lun­di au mer­cre­di, nous récoltons le jeu­di et nous ven­dons le week-end, dans un ancien kiosque à presse situé place de la République. Nous souhaitons avoir le lien le plus direct pos­si­ble avec les clients, de la graine au bou­quet.

Vos souhaits pour l’avenir de Murs à Fleurs ?

Mon objec­tif est de devenir une vraie AMAP1 flo­rale ! Le principe de l’abonnement per­met de cueil­lir unique­ment ce dont on a besoin, c’est l’idéal.

1Asso­ci­a­tion pour le main­tien d’une agri­cul­ture paysanne : ce type d’association met en place des cir­cuits de livrai­son directe entre un pro­duc­teur et un groupe de con­som­ma­teurs.

Infos : Murs à Fleurs

Arti­cle issu du Numéro 5 – Print­emps 2021 – “Col­or­er”

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