Entretien : Le petit monde de Desnié

Entre­tien avec la ferme de Desnié pour appréhen­der les enjeux écologiques à la lumière des principes de la per­ma­cul­ture

par | 27 avril 2023

La ferme de Desnié : Ren­con­tre avec Jean-Cédric Jac­mart, fon­da­teur de la ferme de Desnié, à Theux, en Bel­gique.


Appréhen­der les enjeux écologiques à la lumière des principes de la per­ma­cul­ture : c’est le défi que se sont lancés Jean-Cédric et son équipe sur neuf hectares, dans les Ardennes belges. La ferme de Desnié est un mod­èle de mise en œuvre des principes de con­cep­tion de la per­ma­cul­ture. C’est désor­mais une école où l’on apprend à “design­er” selon l’éthique per­ma­cole. 

Le “design per­ma­cole” vise à appli­quer les principes de la per­ma­cul­ture — énon­cés par Bill Mol­li­son et David Holm­gren — à un espace don­né. Une réflex­ion très élaborée qui a un petit air de “Tétris” : chaque élé­ment doit s’incorporer à l’ensemble pour y rem­plir plusieurs fonc­tions. L’objectif est d’aboutir à un écosys­tème équili­bré et résilient, apte à affron­ter les nom­breux défis humains et écologiques en cours et à venir.

Lorsqu’on dis­cute avec Jean-Cédric, il n’est pas unique­ment ques­tion de tech­niques, de sché­mas et de principes. Depuis sa roulotte, il nous par­le de son his­toire, celle d’une recon­ver­sion. Et surtout de ce qui l’anime : con­stru­ire le monde de demain. Nous n’avons pas assez de pages pour retran­scrire toute son énergie et sa bien­veil­lance. On ne peut que vous con­seiller de faire une halte à la ferme de Desnié pour le ren­con­tr­er !

D’où vient le projet de la ferme de Desnié ? 

La créa­tion de cette ferme est une longue his­toire. C’est l’aboutisse­ment de mon par­cours de vie, qui m’a amené à revenir vivre dans la nature. J’étais un enfant de la cam­pagne avant d’évoluer en ville une par­tie de ma vie. Je m’épuisais dans des métiers qui n’avaient plus de sens. Qui ne col­laient plus à mes valeurs et où le seul objec­tif était de faire de l’argent. En 2013, je suis par­ti en France, dans le cen­tre agroé­cologique des Amanins dans la Drôme. J’ai par­ticipé à une semaine de réflex­ion “Lien à la terre” et, l’année suiv­ante, j’ai décidé de séjourn­er à la ferme du Bec Hel­louin pour y suiv­re un cours de con­cep­tion en per­ma­cul­ture. Quelques années aupar­a­vant, j’avais acheté la ferme de Desnié ; j’ai donc souhaité y appli­quer ce que j’avais appris. En 2015, j’ai réal­isé le design du lieu. Le fil rouge est la descente énergé­tique, ce que j’appelle le “post-pét­role”. Cela sig­ni­fie que je me pose régulière­ment la ques­tion suiv­ante :

“Com­ment l’humanité va-t-elle vivre dans les prochaines décen­nies avec la série d’enjeux écologiques que l’on con­naît aujourd’hui ?”

Quelle est sa vocation aujourd’hui ?

La ferme de Desnié est un lab­o­ra­toire pour réc­on­cili­er l’économie avec le rêve. Mon­tr­er que l’on peut avoir un pro­jet économique et col­lec­tif viable, tout en appli­quant les principes de la per­ma­cul­ture. Notre rêve est de don­ner aux généra­tions futures des lieux de vie qui leur per­me­t­tront de s’adapter à des change­ments inédits, aux­quels nous n’avons pas été con­fron­tés nous-mêmes. 

Nous avons dif­férents pôles, dont le plus impor­tant est le pôle “trans­mis­sion”. Nous offrons à nos sta­giaires un espace prop­ice à la réflex­ion per­son­nelle et col­lec­tive. Quant aux options pour con­stru­ire le monde qu’ils souhait­ent voir demain… Chaque pôle suit notre fil rouge du “monde post-pét­role”. Les pôles “éle­vage en trac­tion ani­male”, “maraîchage”, “plantes aro­ma­tiques” sont conçus pour être le plus bas car­bone pos­si­ble. Par exem­ple, sur nos neuf hectares, on utilise quelques dizaines de litres d’essence par an pour la pro­duc­tion maraîchère, la taille, la tonte et le débrous­sail­lage, ce qui est peu com­paré à d’autres fer­mes con­ven­tion­nelles, même en bio.

On expéri­mente avec humil­ité et trans­parence, en partageant aus­si nos échecs, les change­ments opérés, les coûts financiers pré­cis… À l’avenir, on souhait­erait lancer un pôle “recherche”. Afin de pou­voir repro­duire et dis­tribuer gra­tu­ite­ment à grande échelle notre retour d’expérience d’une ferme basée sur les principes de la résilience et de la souten­abil­ité.

 © Nel­son Gar­cia Sequeira

Qu’est-ce que la permaculture pour vous ?

On a per­du le sens de la rai­son d’être ini­tiale de la per­ma­cul­ture en fran­coph­o­nie. C’est devenu une méth­ode car­i­cat­u­rale de jar­di­nage ! Alors que dans le monde anglo-sax­on, la per­ma­cul­ture est perçue comme une approche glob­ale. La per­ma­cul­ture vise à créer un sys­tème per­ma­nent. En équili­bre et en har­monie avec les écosys­tèmes, qui sou­tient les habi­tats et les activ­ités humaines sans pro­duire de déchets tox­iques. Et mieux encore, qui pro­duit davan­tage de ressources qu’il n’en con­somme.

J’ajouterais que c’est aus­si un autre regard sur la beauté du végé­tal. On imag­ine sou­vent qu’un jardin per­ma­cole est un joyeux bazar désor­gan­isé, alors que la nature est elle-même un chaos struc­turé ! 

Quel message souhaitez-vous transmettre au monde agricole ? Est-ce que votre ferme est un modèle que l’on peut dupliquer partout ? 

La pre­mière chose impor­tante est de con­naître le monde agri­cole pour ne pas faire de juge­ments hâtifs. Je suis un néo-paysan, je n’ai pas hérité d’une ferme de 100 hectares avec d’énormes tracteurs ! Les agricul­teurs sont encore liés aux dif­férents finance­ments européens. Ils sont sou­vent dans des sit­u­a­tions dif­fi­ciles. Quand les gens sont à bout, on ne peut pas leur deman­der de repenser leur ferme en design per­ma­cole ! Et le pét­role n’est pas encore assez cher pour que l’ensemble du monde agri­cole puisse envis­ager de chang­er rad­i­cale­ment de cap…

Par con­tre, c’est impor­tant de tor­dre le cou à l’idée que la per­ma­cul­ture à grande échelle ne fonc­tionne pas. C’est faux ! On peut faire du design per­ma­cole de jardins, de fer­mes famil­iales, de quartiers, d’écoles et de ter­ri­toires immenses, et pourquoi pas, à l’échelle d’une nation. Mais il est évi­dent qu’il est plus sim­ple, au niveau agri­cole, de par­tir de la taille d’une micro-ferme pour appli­quer les principes de la per­ma­cul­ture. 

On trouve de nombreuses choses dans votre ferme : jardin potager, mare, un verger, des animaux… Comment faites-vous pour que tout cohabite ?

Le design per­ma­cole est conçu pour que tout fonc­tionne ensem­ble : c’est un véri­ta­ble mille­feuille ! Chaque couche représente les dif­férents flux : les humains, les ani­maux domes­tiques et sauvages, les intrants (le foin, la paille, le fumi­er, etc.). À l’origine, l’écosystème de la ferme était rel­a­tive­ment pau­vre, il a fal­lu penser son design pour l’enrichir et faire cohab­iter tous les élé­ments. Le but du design per­ma­cole est d’avoir un mille­feuille har­monieux, effi­cace et abon­dant !

Est-ce qu’un design permacole peut évoluer dans le temps ? Et comment prendre en compte l’inconnu ? 

Tout l’intérêt du design per­ma­cole est juste­ment d’être évo­lu­tif ! La meilleure des astuces, pour qu’il soit facile­ment adapt­able, est de ne pas se forcer à rem­plir le vide. Quand on ne sait pas quoi faire d’une zone, il vaut mieux ne rien faire ! Il sera appré­cia­ble d’avoir des zones à exploiter quand un pro­jet naî­tra ou que des finance­ments arriveront, plutôt que d’avoir à détru­ire ou déplanter des zones ! Il faut aus­si pou­voir pro­pos­er une vision à long terme. Anticiper de futurs change­ments et per­me­t­tre au pro­jet d’évoluer en fonc­tion des enjeux écologiques que l’on con­naît de mieux en mieux. Dans la ferme, nous avons par exem­ple plan­té trois mille arbres. Afin d’an­ticiper l’abattage de la forêt d’épicéas voi­sine qui sera coupée dans dix-huit ans. Nous avons aus­si plan­té une haie dou­ble rang. Cela per­me­t­tra de pro­téger des vents vio­lents qui men­aceront nos cul­tures après la dis­pari­tion de cette forêt.

Le jardin potager en forme de mandala de votre ferme est célèbre, en quoi consiste-t-il ? 

(Rires) Aujour­d’hui, je dis aux gens de ne surtout pas faire de man­dalas, sauf s’ils sont ren­tiers ou retraités ! 

Il est effec­tive­ment recon­nu et les gens aiment beau­coup s’y promen­er. On s’y sent bien, c’est un peu notre mar­que de fab­rique. Néan­moins, il demandait beau­coup d’entretien ! Son but était d’en faire un potager famil­ial avec des spi­rales thé­ma­tiques. Chaque spi­rale d’aro­ma­tiques a un plan de cul­ture spé­ci­fique en fonc­tion d’un thème comme la diges­tion, la bonne humeur, la féminité, etc. Il avait aus­si pour objec­tif de pro­pos­er notre vision du “beau” en per­ma­cul­ture. Afin de mon­tr­er que l’on pou­vait appli­quer les principes de la per­ma­cul­ture d’une manière très struc­turée et esthé­tique. Nous l’avons trans­for­mé petit à petit pour y cul­tiv­er exclu­sive­ment des plantes médic­i­nales et comestibles.

Vous proposez de nombreuses formations à la ferme, en quoi consistent-elles ? 

L’enseignement et la trans­mis­sion sont des piliers du mou­ve­ment de la per­ma­cul­ture. Il y a plusieurs niveaux de for­ma­tions : du plus sim­ple, comme les vis­ites guidées, au plus com­plexe, comme les for­ma­tions en design avancé. Nous pro­posons aus­si des stages en immer­sion de deux jours. Afin de sor­tir du cliché de la “per­ma­cul­ture-jar­di­nage” et c’est sou­vent ces stages qui créent des déclics chez nos par­tic­i­pants

Nous avons mis en place le cours cer­ti­fi­ant de design per­ma­cole, dis­ci­pline inven­tée par Bill Mol­li­son, fon­da­teur de la per­ma­cul­ture dans les années 1980. Elle s’adresse aux gens qui sont devant la page verte : ce n’est pas une page blanche que l’on “designe” mais un jardin ! Le but est de les amen­er à avoir une vision glob­ale, un fil rouge pour réus­sir un pro­jet cohérent. Nos for­ma­tions en design avancé néces­si­tent quelques préreq­uis. Nous avons par exem­ple des paysag­istes qui sont lassés de faire des jardins orne­men­taux ! Enfin, il y a plusieurs for­ma­tions thé­ma­tiques comme celles, très demandées, sur l’autonomie au jardin, sur l’herboristerie ou sur les micro-fer­mes, pour ceux qui s’installent. 

Est-ce que la permaculture est une solution aux défis écologiques de demain ?

J’ai envie de répon­dre par des ques­tions.

  • Com­ment fera-t-on pour se nour­rir demain quand on ne pour­ra plus acheter de semences ou qu’elles seront hors de prix ?
  • Com­ment fera-t-on lorsque l’eau man­quera et que les canicules seront plus fortes et plus longues ?
  • Com­ment va-t-on pro­duire des ali­ments lorsque le bar­il de pét­role sera à 120 dol­lars ?

La per­ma­cul­ture peut apporter des solu­tions à tous nos prob­lèmes ! Elle impose cepen­dant une autre manière de voir les choses : nous allons devoir appren­dre à aller vers davan­tage de sobriété. 

Le mou­ve­ment est lent parce qu’on con­fond encore per­ma­cul­ture et jar­di­nage. Et les per­spec­tives économiques, cli­ma­tiques, san­i­taires sont par­fois angois­santes et alar­mantes. Il faut apporter des choses rationnelles, des chiffres, des études et sor­tir de l’émotionnel pour pro­pos­er une tran­si­tion réal­iste aux pop­u­la­tions.

J’ai con­fi­ance : les choses vont évoluer lorsque les gens auront besoin d’inspiration et alors la per­ma­cul­ture sera une très belle boîte à out­ils pour le futur de notre société !

Le Petit Monde de Desnié — coopéra­tive

Chemin du Coin du bois, n°1

4910 La Reid (Theux)

Bel­gique

www.desniepermaculture.com 

Arti­cle issu du Numéro 7 — Automne 2021 — “Agir”

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