Entretien : Jardiner dans l’espace

Et si jar­diner dans l’e­space était pos­si­ble ? Thomas Pes­quet, astro­naute, va réalis­er une expéri­ence inédite à bord de la Sta­tion spa­tiale inter­na­tionale.

par | 30 mars 2023

Ren­con­tre avec Eve Teyssier, étu­di­ante en biolo­gie végé­tale à Toulouse et mem­bre de l’équipe Eklo, Juin 2021.

Par Julie Laus­sat.


Et si jar­diner dans l’e­space était pos­si­ble ? Le pro­jet Eklo­sion est porté par une équipe d’étudiants pluridis­ci­plinaire bap­tisée “Eklo”. Il con­siste en la créa­tion d’une cap­sule ren­fer­mant plusieurs graines, que Thomas Pes­quet aura pour mis­sion de faire ger­mer en août à bord de l’ISS.

La mis­sion de Thomas Pes­quet

L’astronaute français Thomas Pes­quet est par­ti à bord de la Sta­tion spa­tiale inter­na­tionale (ISS) depuis le 23 avril 2021 pour une durée de 6 mois. Il sera le pre­mier Français à pren­dre le com­man­de­ment de la sta­tion lors de la deux­ième par­tie de sa mis­sion. À bord de l’ISS, l’astronaute va men­er une douzaine d’expériences, dont le pro­jet Eklo. Pour en appren­dre davan­tage sur la mis­sion : missionalpha.cnes.fr

Pouvez-vous nous présenter le projet Eklosion et ses origines ? 

Eklo est un pro­jet né du con­cours Généra­tion ISS lancé par le CNES (Cen­tre nation­al d’études spa­tiales) et le min­istère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation en 2019. L’objectif du con­cours était de pro­pos­er trois pro­jets pour la mis­sion de Thomas Pes­quet lors de son séjour à bord de l’ISS. 

Notre pro­jet a été sélec­tion­né et a fusion­né avec une idée sim­i­laire de l’École de Design de Nantes pour devenir le pro­jet Eklo­sion. Nous l’avons ensuite retra­vail­lé, avec l’aide du CNES, pour l’adapter aux nom­breuses con­traintes d’une mis­sion spa­tiale. C’est un pro­jet pluridis­ci­plinaire : au sein de l’équipe Eklo, on trou­ve des étu­di­ants en design, en infor­ma­tique, en com­mu­ni­ca­tion, en biolo­gie végé­tale et en élec­trotech­nique. 

Quel est l’objectif du projet Eklosion ? 

Le pro­jet Eklo­sion n’a pas d’objectif sci­en­tifique, nous n’avons pas d’attentes sur les résul­tats sci­en­tifiques de l’expérience. L’idée est de con­necter Thomas Pes­quet avec la Terre pen­dant son voy­age et de lui apporter un bout du monde végé­tal. Il s’agit d’une expéri­ence qui cible l’humain et les émo­tions : com­ment aider les astro­nautes qui par­tent longtemps à sur­mon­ter la dis­tance avec la Terre et leurs proches ? 

Nos résul­tats ne seront pas axés sur la réus­site sci­en­tifique de la crois­sance de la plante mais plutôt sur ce que Thomas Pes­quet a ressen­ti lors de l’expérience. On espère surtout répon­dre à la ques­tion suiv­ante : “Est-ce que jar­diner dans l’espace apporte du bien-être aux astro­nautes en mis­sion ?”. 

Pourquoi avoir choisi de faire pousser un œillet d’Inde ?

Nous avons fait beau­coup de tests avec dif­férentes var­iétés de graines à fleurs. Les con­traintes de la cap­sule qui accueille les graines et de la sta­tion spa­tiale ont ori­en­té nos choix. Par exem­ple, la plante devait mesur­er 20 cm max­i­mum. En rai­son de la taille de la cap­sule et sup­port­er la tem­péra­ture de 25 °C à bord de l’ISS. Nous avons ensuite fait plusieurs tests de ger­mi­na­tion, de pousse et de crois­sance de la fleur. À la suite desquels l’œil­let d’Inde dou­ble nain de la société Cail­lard a été retenu. La cap­sule ren­ferme cinq graines pour max­imiser les chances de réus­site. On a désor­mais une idée du temps de ger­mi­na­tion (vingt-qua­tre heures après hydrata­tion du sub­strat), de la pousse des cotylé­dons (deux ou trois jours) et de la flo­rai­son (après trente ou quar­ante jours) sur Terre, afin de pou­voir com­par­er avec l’expérience réal­isée dans l’espace. 

Jardiner dans l'espace

Vous avez créé une capsule spécifique, Eklo, pour combiner les besoins de la fleur et les contraintes spatiales. En quoi est-ce un défi de faire pousser une fleur dans l’espace ? 

La prin­ci­pale con­trainte est l’absence de grav­ité ! Il est impos­si­ble de faire ger­mer une graine dans l’espace comme on le ferait chez soi. La terre ne pour­rait rester dans son pot et l’eau s’échapperait de l’arrosoir. Il faut ensuite s’assurer de la sécu­rité de l’expérience pour les astro­nautes. Notam­ment pour éviter toute dis­per­sion de l’eau, une ressource rare et qui pour­rait endom­mager le matériel. Con­cer­nant la pos­si­bil­ité de ger­mi­na­tion des graines en ape­san­teur, il y a déjà des expéri­ences qui ont été menées, on sait que le chal­lenge prin­ci­pal est de main­tenir les racines. Sans grav­ité, elles ne sont pas ori­en­tées vers le sol et peu­vent donc rapi­de­ment pouss­er de manière anar­chique. 

En quoi la capsule est-elle adaptée à surmonter ce défi ? 

La cap­sule per­met déjà d’enfermer le sub­strat et l’eau pour con­tre­car­rer l’absence de grav­ité. C’est un sys­tème fer­mé et étanche, tout en lais­sant cir­culer l’air, il n’y a donc aucun risque de perte d’eau. C’est un sys­tème de valve con­nec­tée à une poche d’eau de l’ISS qui se refer­mera ensuite sans retour pos­si­ble des gouttes d’eau. L’alternance jour/nuit est aus­si recréée grâce à une lumière arti­fi­cielle, réglée sur les horaires de l’ISS. 

Pour ori­en­ter les racines, les graines sont enfer­mées dans le sub­strat avec seule­ment deux voies pos­si­bles pour pouss­er : descen­dre ou mon­ter. Comme la lumière arti­fi­cielle de la cap­sule va attir­er la pousse vers le haut, à l’image du soleil sur Terre, les racines ne pour­ront logique­ment s’orienter que vers le bas. 

La capsule a‑t-elle dû passer des tests particuliers pour être acceptée à bord de l’ISS ? 

Oui, de nom­breux tests de sécu­rité et beau­coup de doc­u­ments à rem­plir ! Nous avons aus­si été accom­pa­g­nés par le CNES pour que la cap­sule réus­sisse tous les tests exigés par la Nasa. Nous avons par exem­ple opté pour un sub­strat com­posé de fibre de coco, de ver­mi­culite (pour l’aérer) et de stock­osorb (pour la réten­tion de l’eau), qui pou­vaient être stériles et dont nous con­nais­sons la com­po­si­tion exacte, à l’inverse du ter­reau par exem­ple. 

Il y a ensuite eu de nom­breux tests réal­isés par le CNES pour véri­fi­er, par exem­ple, l’étanchéité de la cap­sule, sa résis­tance au décol­lage, l’absence de risque d’explosion…

En pratique, la capsule quittera la Terre le 1er août pour rejoindre Thomas Pesquet à bord de l’ISS. Que devra-t-il faire ensuite ? 

Il devra faire vivre l’expérience ! En pra­tique, il n’a pas grand-chose à faire. Après l’arrivée de la cap­sule, il devra la branch­er et la recou­vrir d’une cou­ver­ture pour éviter aux astro­nautes d’être gênés par la lumière. Il devra aus­si réhy­drater le sub­strat avec de l’eau (l’équivalent d’1 litre) pour lancer la ger­mi­na­tion. Grâce aux capac­ités de réten­tion d’eau, il n’aura pas besoin d’arroser de nou­veau. Ensuite, il n’a plus qu’à prof­iter de l’expérience ! 

Jardiner dans l'espace

Eklosion est justement conçue pour lui faire vivre une expérience sensorielle et émotionnelle en le reliant à la Terre, racontez-nous !

L’expérience en elle-même est dépourvue des sen­sa­tions liées aux odeurs puisque la cap­sule est her­mé­tique. Pour con­tre­bal­ancer, nous avons ajouté des car­tons encap­sulés avec des odeurs liées au monde végé­tal comme la men­the, le pin, l’anis ou encore la rose. Et, petit bonus que Thomas Pes­quet ignore, chaque car­ton ren­ferme un mot de la part de ses proches. Chaque semaine, il devra alors action­ner le bas de la cap­sule pour décou­vrir l’odeur et le mot ! 

Comment allez-vous suivre l’expérience réalisée dans l’espace ? 

Nous aurons des retours réguliers de la part du CNES qui récupér­era les pho­tos réal­isées par Thomas Pes­quet chaque semaine. Et nous atten­dons avec impa­tience son retour sur Terre pour dis­cuter avec lui à pro­pos de l’expérience. 

Nous espérons bien sûr que la graine germe, pousse et fleurisse. Mais surtout que l’expérience fasse plaisir à Thomas et le rap­proche de la Terre et de ses proches pen­dant sa mis­sion !

CNES — Inter­view de Sylvie Zouiten respon­s­able de l’expérience Eklo­sion pour la mis­sion Alpha — Ingénieure dans le domaine des vols habités. 

“ Le con­cours Généra­tion ISS est une pre­mière et nous sommes ravis de cette expéri­ence. C’est une belle oppor­tu­nité pour attir­er les jeunes vers le domaine spa­tial et c’est une expéri­ence unique qu’ils ont vécue. Le pro­jet Eklo­sion était ambitieux, l’équipe a large­ment relevé le défi ! Nous avons été heureux de leur apporter toute l’aide du CNES, aus­si bien sur les aspects tech­niques qu’administratifs du pro­jet. C’est une expéri­ence menée par des étu­di­ants. Elle est soumise aux mêmes con­traintes que toutes les expéri­ences accueil­lies par la mis­sion Alpha, notam­ment les con­traintes de sécu­rité. 

Nous avons eu beau­coup de plaisir à tra­vailler avec eux. Les étu­di­ants étaient dynamiques et volon­taires mal­gré toutes les dif­fi­cultés ren­con­trées. 

Con­cer­nant le pro­jet en lui-même, il n’y a aucun doute qu’il plaira à Thomas ! Lors de son retour de la mis­sion Prox­i­ma, il avait évo­qué la mod­i­fi­ca­tion de ses sen­sa­tions face aux odeurs après tant d’absence. Eklo sera un par­fait com­pagnon pen­dant 8 semaines pour qu’il garde un lien avec la Terre.” 

Pour en savoir plus : 

https://eklo.space/

@eklo.space sur Insta­gram

Pour suiv­re Thomas Pes­quet @thom_astro

Arti­cle issu du Numéro 6 – Été 2021 “Explor­er”

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