Enquête : Fleurs sauvages en danger

Pourquoi les fleurs sauvages sont en dan­ger ?

par | 3 février 2023

Par Ali­cia Muñoz.


Pourquoi les fleurs sauvages sont en dan­ger ? Si l’on s’émeut régulière­ment de l’extinction de nom­breuses espèces ani­males, peu d’entre nous savent que nos fleurs sauvages courent le même risque. Source d’émerveillement du promeneur, elles sont pour­tant men­acées, sous la pres­sion des activ­ités humaines. Quelles con­séquences sur nos écosys­tèmes et com­ment agir à notre échelle ?  

15 % : c’est la part d’espèces issues de la flo­re vas­cu­laire sur le ter­ri­toire français iden­ti­fiées comme “men­acées” ou “qua­si men­acées” par l’Union inter­na­tionale pour la con­ser­va­tion de la nature (UICN). Ce qui cor­re­spond à 742 espèces des 4 982 recen­sées sur le ter­ri­toire mét­ro­pol­i­tain. Récem­ment mis à jour, ces chiffres issus de la liste rouge pub­liée par l’UICN[1] sont assez inquié­tants. « Pour la pre­mière fois, le risque de dis­pari­tion de l’ensemble de la flo­re vas­cu­laire de France mét­ro­pol­i­taine a été éval­ué », se félicite l’organisation inter­na­tionale. Face à de telles don­nées, nous sommes toute­fois pris de ver­tiges. Les fleurs, mail­lon essen­tiel du règne végé­tal, par­ticipent pleine­ment à nos écosys­tèmes, en plus d’être irré­sistible­ment belles. Dès lors, pourquoi un tel dés­in­térêt pour les fleurs sauvages ? Pourquoi s’obstiner à importer un bou­quet de fleurs coupées des Pays-Bas plutôt que de faire pouss­er des belles des prés sur nos bal­cons ou dans nos plates-ban­des ? 

Belles… et essentielles !

Con­crète­ment, que se passerait-il si nos fleurs vas­cu­laires venaient à dis­paraître ? « La flo­re est le pre­mier mail­lon de la chaîne ali­men­taire. Les insectes vont manger la plante ou pollinis­er ses fleurs et, en même temps, celles des champs voisins. À leur tour, ces insectes ali­mentent les oiseaux ou les insectes aux­il­i­aires, dont la présence per­met de lut­ter effi­cace­ment con­tre les ravageurs des cul­tures… » explique Joce­lyne Cam­becèdes, coor­di­na­trice du pôle Con­ser­va­tion et Restau­ra­tion écologique au Con­ser­va­toire botanique nation­al des Pyrénées et de Midi-Pyrénées. On com­prend aisé­ment l’intérêt de main­tenir les fleurs sauvages dans nos cam­pagnes. Aus­si dans nos villes, où elles con­tribuent au main­tien des écosys­tèmes et à la qual­ité de nos récoltes potagères.

Fleurs sauvages en danger

Zones humides en danger 

Cer­tains écosys­tèmes sont-ils plus en péril que d’autres ? D’après le com­mu­niqué de l’UICN, « le poids des activ­ités humaines sur la flo­re est bien plus impor­tant avec des ter­ri­toires de plaine. » En France, par­mi les milieux les plus touchés, l’organisation cite les zones humides, les tour­bières et les milieux aqua­tiques. Les zones humides sont à ce point men­acées qu’elles font d’ailleurs l’ob­jet d’une con­ven­tion inter­na­tionale. Elles sont célébrées tous les ans, en févri­er, dans le cadre d’une journée mon­di­ale dédiée. Le plus sou­vent, ces zones ont été asséchées ou drainées au prof­it de ter­res agri­coles ou de con­struc­tions immo­bil­ières. Quand elles ne sont pas vic­times de pol­lu­tion, de l’artificialisation des berges et de la canal­i­sa­tion des cours d’eau. Des pres­sions humaines qui met­tent en péril des fleurs rares. Comme le Séneçon des cours d’eau[2] ou les fasci­nantes plantes car­ni­vores telles que la Drosera à feuilles ron­des[3], dite “plante à glu”. Si la France venait à per­dre ses zones humides et ses tour­bières, il y a fort à pari­er qu’elle perdrait aus­si ces incroy­ables plantes.

Belles des champs : les grandes oubliées

Il serait ten­tant de penser que la sub­tile flo­re des mon­tagnes ou des côtes est tout par­ti­c­ulière­ment vul­nérable, étant plus exposée au réchauf­fe­ment cli­ma­tique et aux amé­nage­ments touris­tiques. Cepen­dant, cette vision roman­tique de la nature nous empêche par­fois de nous intéress­er à celle qui se trou­ve juste sous nos yeux. Il en va ain­si des fleurs dites “mes­si­coles” qui poussent le long de nos champs. Annuelles ou vivaces, elles accom­pa­g­nent les moissons, depuis des siè­cles, sans pour autant avoir été semées par l’homme. Depuis quelques années, elles sont pour­tant en sur­sis, du fait de pra­tiques agri­coles inten­sives. Ain­si, la Turgénie à larges feuilles ou la Nigelle des champs sont affec­tées par cer­taines pra­tiques cul­tur­ales et l’usage exces­sif d’herbicides. De plus, l’a­ban­don des cul­tures pas­torales tra­di­tion­nelles est à l’o­rig­ine de la régres­sion d’autres espèces. « L’Al­sine sétacée ou la spi­ran­the d’été[4] […] subis­sent l’embroussaillement des prairies humides et des pelous­es délais­sées », con­state ain­si l’UICN. Quand les pra­tiques tra­di­tion­nelles exten­sives cèdent le pas à l’agriculture inten­sive, l’heure n’est décidé­ment pas à la fête pour nos belles des prés.

Sentinelles de la flore

Heureuse­ment, de nom­breuses solu­tions ger­ment et les acteurs ter­ri­to­ri­aux se mobilisent sur les plans locaux et nationaux. Les onze con­ser­va­toires botaniques du ter­ri­toire nation­al, œuvrent de manière con­certée aux côtés d’autres autorités com­pé­tentes telles que le min­istère de la Tran­si­tion écologique et sol­idaire, les dif­férentes col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales et les parcs nationaux. À tra­vers la réal­i­sa­tion d’inventaires, le développe­ment d’espaces pro­tégés ou encore la créa­tion de ban­ques de semences, cer­taines pop­u­la­tions éteintes renais­sent, quand d’autres, sur le déclin, sont ren­for­cées. De nom­breux acteurs de ter­rain, en véri­ta­bles sen­tinelles de la flo­re, s’engagent ain­si pour préserv­er nos semences sauvages locales. Puis recon­stituer un cou­vert végé­tal le plus naturel pos­si­ble, sur des sites impactés par le tourisme ou l’urbanisation.

Sauvée par l’inventaire !

« C’est grâce à la démarche d’inventaire, que ce soit sur une espèce don­née ou dans le cadre de nos inven­taires sys­té­ma­tiques, que l’on apprend à mieux con­naître les pop­u­la­tions des dif­férentes espèces », explique Gérard Largi­er. Directeur du Con­ser­va­toire botanique nation­al des Pyrénées et de Midi-Pyrénées. Et de retrac­er l’histoire de l’Aster des Pyrénées, la fameuse “étoile” des Pyrénées. Avec ses pétales mauves déli­cats, qui, à force d’être traquée par les pas­sion­nés, avait fini par être inscrite sur la liste rouge de l’UICN en 1995.  « Alors que l’on pen­sait que l’Aster des Pyrénées ne peu­plait que des gorges et ravins étroits de cer­tains mas­sifs, nous nous sommes aperçus que nous suiv­ions une fausse piste du fait d’une mau­vaise iden­ti­fi­ca­tion de ses milieux favor­ables par le passé. Un botaniste nous a emmenés sur une pop­u­la­tion tout à fait dif­férente, située plus en alti­tude. Du fait de cette trou­vaille, de nou­velles pop­u­la­tions d’aster, jamais observées par le passé, ont ain­si pu être retrou­vées. » Une sorte de hap­py end qui per­met de mieux com­pren­dre l’importance de nos con­ser­va­toires.

Comment agir ?

Com­ment pro­téger une espèce iden­ti­fiée comme men­acée par nos botanistes ? Joce­lyne Cam­becèdes nous aide à y voir plus clair dans le mille-feuille régle­men­taire : « Quand une plante est men­acée, tout un arse­nal d’outils se met en place. Une liste d’espèces est pub­liée par arrêté min­istériel, ce qui peut per­me­t­tre d’empêcher la destruc­tion de pop­u­la­tions don­nées. En revanche, si la plante est men­acée mais qu’elle n’est pas encore pro­tégée par la loi, nous devons sou­vent priv­ilégi­er les actions de sen­si­bil­i­sa­tion. » Dans le cadre du Plan nation­al d’actions en faveur des plantes mes­si­coles, déployé sous la tutelle du min­istère de l’É­colo­gie, des actions de for­ma­tion envers les futurs agricul­teurs sont prévues. Pour favoris­er l’implantation de ban­des alliant plantes céréal­ières et fleurs mes­si­coles en bor­dure de champs. Le plan pré­conise égale­ment d’éviter le tra­vail pro­fond du sol, l’enfouissement trop impor­tant des graines ne per­me­t­tant pas à ces fleurs de ger­mer.

Contribuer à la recherche

Du côté des citoyens, il s’agit aus­si de sen­si­bilis­er aux bonnes pra­tiques de la cueil­lette sauvage (lire notre arti­cle sur le sujet), formelle­ment inter­dite sur le ter­ri­toire des parcs nationaux, des réserves naturelles et autres espaces pro­tégés. Les sci­ences par­tic­i­pa­tives sont égale­ment de plus en plus plébisc­itées par les col­lec­tiv­ités. Ain­si, dans les grandes aires urbaines pyrénéennes, les asso­ci­a­tions et leurs bénév­oles ont la pos­si­bil­ité de par­ticiper à Urbaflo­re. Un pro­gramme visant à sur­veiller les pop­u­la­tions men­acées via un out­il de car­togra­phie en ligne. L’objectif est d’éviter la destruc­tion de fleurs pro­tégées ou men­acées, lors des mis­es à jour des plans et doc­u­ments d’aménagement. D’autres pro­grammes exis­tent, à l’échelle nationale, coor­don­nés par le réseau Tela Botan­i­ca. Que ce soit pour suiv­re la flo­re de nos rues, nos arbres ou encore les plantes mes­si­coles. « Il s’agit d’impliquer un max­i­mum d’acteurs sur le ter­rain et de pouss­er à la réal­i­sa­tion de davan­tage d’études d’impact en amont des pro­jets de con­struc­tion », explique ain­si Joce­lyne Cam­becèdes.

Choisir ses semences en conscience

Et au jardin, com­ment agir ? Pour favoris­er les espèces sauvages et locales, l’Office français de la bio­di­ver­sité pro­pose la mar­que col­lec­tive “Végé­tal local”. Elle porte sur des graines issues de la flo­re locale qui sont ven­dues chez les pro­duc­teurs engagés dans cette démarche. L’enjeu est de bar­rer la route aux espèces exo­tiques qui se plaisent par­fois si bien dans leur nou­veau milieu naturel qu’elles met­tent en péril les espèces autochtones. C’est le cas, par exem­ple, des bleuets sauvages. Ils ont aujourd’hui décliné, face à la con­cur­rence des bleuets issus de sélec­tions ven­dues dans les com­merces, mais aus­si de nom­breuses autres espèces exo­tiques dont nous sommes friands. Alors, à l’heure de faire nos plan­ta­tions, veil­lons plus que jamais à ne pas déna­tur­er nos fleurs sauvages. À vos graines, citoyen•ne•s !

Lex­ique botanique

Flo­re vas­cu­laire : groupe réu­nis­sant les plantes pos­sé­dant des vais­seaux con­duc­teurs de sève. C’est-à-dire prin­ci­pale­ment l’ensemble des fougères et des plantes à graines ou à fleurs.

Flo­re mes­si­cole : caté­gorie de plantes accom­pa­g­nant les cul­tures de céréales, depuis plusieurs siè­cles. Vivaces ou annuelles, elles sur­vivent aux labours et prof­i­tent des soins cul­tur­aux.

Fleurs sauvages en danger

Sources :

  • UICN — Liste rouge des espèces men­acées en France
  • Inven­taire nation­al du pat­ri­moine naturel
  • Min­istère de l’Ecologie — Plan nation­al d’actions en faveur des plantes mes­si­coles 2012–2017
  • Tela Botan­i­ca
  • www.vegetal-local.fr

Arti­cle issu du Numéro 2 – Été 2020 – “Observ­er”

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